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Un ami qui a appris que j’avais fait, pour des raisons professionnelles, un court séjour dans un pays limitrophe a voulu en savoir plus sur l’état de la sécurité qui règne dans ce pays, car lui aussi s’apprête à s’y rendre dans quelques semaines. Ma réponse fut simple : « là-bas au moins, on sait comment éviter l’insécurité physique, il suffit d’éviter certains endroits. Par contre, chez nous l’insécurité morale et psychologique qui nous prend depuis des années, personne n’y échappe. Elle est totale, elle sévit partout et fait souffrir tout le monde. »
Qu’est ce qu’ils souffrent les Sénégalais ! Quand on dit cela, on pense naturellement aux conditions qui leur sont imposées par la privation et par l’état de dénuement généralisé dans lesquels ils sont plongés par une conjoncture économique désastreuse, ne laissant entrevoir aucune perspective de changement positif, dans le court ou moyen terme.
Cette souffrance physique est d’autant plus insupportable pour les citoyens qu’elle se double d’une autre, encore plus dévastatrice, car celle-là s’attaque et ronge le moral et les ressorts psychologiques de ceux qui la subissent. On peut toujours trouver des palliatifs, pour faire face aux affres du dénuement et de la privation économiques, en faisant jouer, par exemple, les énormes réseaux de solidarité.
On évite ainsi les catastrophes et les désastres humanitaires qui devraient être la conséquence logique des conditions économiques qui sont les nôtres. Il n’existe aucun remède efficace, pour soulager cette souffrance morale et psychologique d’une violence inouie qui s’abat sur les Sénégalais, depuis cette première semaine d’avril 2000 qui a vu le Parti démocratique sénégalais prendre définitivement possession des rênes du pouvoir politique. Celle-ci s’est amplifiée au fil du temps. Elle sévit, chaque jour plus dure, sur les onze millions de Sénégalais. Ceux-là vivent apparemment stoiques leur mal. Cette violence procède de plusieurs causes à la fois. L’incompétence d’abord. C’est le mal le plus profond qui ronge le pouvoir libéral. Personne ne disserte plus sur les incapacités du régime actuel, sinon pour constater son impuissance atavique à engager une dynamique de progrès susceptible d’ouvrir de meilleures perspectives d’avenir à cette nation.
Les soutiens les plus acharnés de ce régime en sont réduits à résumer leurs arguments pour donner encore du crédit aux autorités qui nous gouvernent, à l’idée que le chef de l’Etat est un patriote qui propose beaucoup d’idées généreuses et qui sont à même de sortir ce pays du marasme économique et social dans lequel il l’aura lui-même davantage enfoncé. Que valent réellement ces deux arguments relatifs, d’une part, à la valeur et à la générosité des idées du chef de l’Etat, et d’autre part, à son patriotisme ?
Des idées généreuses et porteuses de progrès. Voire ! Tout le monde peut avoir des idées généreuses. Dire que même le fou accablé par la chaleur peut avoir l’idée généreuse de se mettre à l’abri sous l’ombre. Dans la vie, il y a des gens qui ont choisi de parler d’idées, plutôt que de principes.
Ceux-là croient que la mesure de la grandeur d’un homme s’apprécie à l‘aune de la brillance des idées qu’il décline. C’est une erreur monumentale que de penser ainsi. Ceux-là qui parlent d’idées se révèlent, en définitive, toujours plus ou moins grands, dans leur manière de conduire leur propre destin.
Les idées sont certes nécessaires, pour la conduite de toute entreprise humaine, mais elles ne sauraient cependant, si généreuses et brillantes soient-elles, à elles seules suffire, loin s’en faut, pour construire un environnement propice à l’épanouissement, au développement humain et citoyen.
Il s’y ajoute un fait : il n’est pas sûr que le chef de l’Etat accorde autant d’intérêt aux idées qu’il propose qu’on veuille le faire croire. Il semble qu’on agite des idées pour parler surtout des hommes. Quel gâchis !
Il est établi que dans une démocratie ceux-là qui préfèrent parler des hommes, pour les mettre en avant, se révèlent souvent franchement médiocres. Les vrais démocrates s’en méfient. Eux préfèrent toujours mettre les principes en avant pour en discuter et pour encadrer les idées qui fondent l’action. Ceux-là forceront toujours l’estime des citoyens.
Ils ont vite fait de comprendre que rien de grand ne s’est jamais construit et ne construira jamais dans le choix de la facilité qui exclue les principes. Si les Sénégalais souffrent tant moralement et psychologiquement, c’est parce que on ne leur présente que cette seule et unique option de la médiocrité. A chaque fois qu’ils écoutent leurs dirigeants leur parler, ce sont les hommes qui meublent les discours servis. Jamais les principes ! On s’attachera ainsi à démontrer que les hommes du pouvoir sont plus diplômés que ceux de l’opposition. Pire, on s’attaquera à la dignité des responsables de cette même opposition, en tentant d’accréditer l’idée selon laquelle Ousmane Tanor Dieng, Moustapha Niasse et Amath Dansokho instruits qu’ils le laissent croire.
Et, il en est également de même, quand contre toute attente, on décide de réviser la Constitution pour fixer de nouveau à sept ans le terme du mandat du chef de l’Etat. Le porte-parole de la présidence de la République s’empresse alors de préciser que le mandat en cours n’est pas concerné. On pense d’abord aux avantages d’un homme et de son clan, pour consacrer cette énième révision qui n’a aucun caractère nécessaire, encore moins essentiel.
Tout est envisagé dans la mise en œuvre de la gouvernance d’Etat en rapport avec les hommes et leurs postures. Le débat ne peut s’éloigner des intérêts particularistes qui s’occupent essentiellement des hommes. Dans cet esprit, on dissout certaines collectivités locales en fonction des hommes qui exercent le pouvoir dans de telles collectivités, en invoquant avec sans être en mesure de convaincre, l’absentéisme et la mauvaise gouvernance.
On n’hésite pas alors à commettre manifestement un abus de pouvoir et un détournement de procédure, pour sanctionner injustement des hommes qui ne sont pas du même bord politique que le chef de l’Etat. On va maquiller la décision, pour faire bonne mesure, en visant des collectivités dirigées par des hommes politiques qui ne sont plus en cour. On portera plainte contre la Fao pour atteindre un homme et le disqualifier. D’emblée, l’entreprise est vouée à l’échec.
Peu importe cependant. Pourvu que le spectacle servi, sur toutes les télévisions du monde, serve la cause d’un homme qui mesure sa grandeur d’homme d’Etat, à l’aune de sa capacité à prendre part et de faire entendre sa voix, même si c’est de façon maladroite qu’il y arrive, dans le fameux débat qui agite le monde, sur la problématique de la faim. Les hommes toujours les hommes. Au diable, les principes ! Tout pour les hommes !
Dans cette mesure, on saisit mieux cette terrible vanité consistant à déplacer encore sur Paris deux avions remplis de courtisans pour aller célébrer le chef qui procède à la dédicace de son ouvrage autobiographique. Tout est préparé pour entretenir la flamme autour d’un homme qui s’emploie à construire sa mythologie personnelle. Demain, l’histoire pourrait se montrer cruelle comme elle l’a toujours été à l’égard de tous ceux qui défient sa marche, en tentant de la distraire pour leur gloriole personnelle
Que dire maintenant de l’argument relatif au patriotisme de nos dirigeants ? Le patriotisme se confond, ici, avec le nationalisme. J’emprunterai alors à Georges Orwell ses propos sur le patriotisme et la nationalisme des dirigeants d’Etat pour disqualifier définitivement cet argument : « Par sa nature même le patriotisme implique une attitude défensive, tant militairement que culturellement. Par ailleurs, le nationalisme est inséparable de la volonté de puissance. Le but constant de tout nationalisme est de gagner davantage de puissance et de prestige, non pour lui-même mais pour la nation ou pour une autre entité au sein de laquelle le patriote ou le nationaliste a choisi de noyer sa propre individualité. »
On le constate de nouveau : le patriotisme de nos dirigeants actuels et sa manifestation intempestive, tant au plan national qu’international, ne sont qu’une autre entreprise de magnifier la grandeur d’un homme et d’en faire un être plus grand que tout le monde. Terrible illusion !
On en ferait des gorges chaudes si, en définitive, elle ne traduisait pas, dans toute sa rigueur, la tragédie d’une nation qui n’en peut plus de souffrir le martyr, face aux agissements du chef qui gouverne selon ses humeurs du moment et de sa volonté de poser et d’entretenir sa puissance.
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