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Actuellement, il n’est point besoin de se livrer à de savantes analyses pour savoir dans quel état de déclin, de faiblesse, d’humiliation s’enfonce de plus en plus la République. Le pouvoir de Wade en prenant en effet trop de libertés avec la Constitution, la loi et les institutions a fini par réunir les conditions d’une présidentialisation monarchique. Le mouvement apparu dès le début de l’alternance politique en 2000 symbolise aujourd’hui le terreau de toutes les dérives comportementales que le peuple sénégalais subi de plein fouet et de manière brutale. Sans prendre en compte un ordre spécifique propre à ces dysfonctionnements, nous citerons pour avoir une ligne générale, les cas suivants, traits communs à toutes les formes de monarchie.
La confusion des pouvoirs Depuis 2000, le Sénégal vit sous le règne du pouvoir personnel individualisé avec un Président, véritable chef d’orchestre tout puissant, touche à tout, exerçant un pouvoir omniprésent. Sa qualité de chef de parti vient accentuer fortement ce phénomène. L’impression générale est que la puissance de l’astre présidentiel ne saurait plus tolérer l’idée même de l’ombre. La faiblesse de l’esprit républicain est d’autant grande que la désubstantialisation du droit, le non-respect de la hiérarchie des normes juridiques et des formes légales ont gagné aussi du terrain. La banalisation de nos institutions et les atteintes à notre identité historique se trouvent à un sommet considérable. Le Président de la République a prêté serment la première fois et de manière incroyable sous son propre hymne. Il a ensuite modifié les emblèmes nationaux allant jusqu’à ignorer qu’il appartient :« à la loi de déterminer le sceau et l’hymne national »,principe mentionné à l’article premier de la Constitution du 07 janvier 2001 dont il fut l’inspirateur. Les Sénégalais sont malheureusement réduits à rappeler toujours au gardien de la Constitution que les institutions ne sont pas quantité négligeable dans la vie d’un peuple fier, d’une République libre et démocratique. Vivons-nous encore dans une République (res publica) avec nos droits et libertés, nos combats et espoirs ? Ou bien sous le règne du coup d’Etat permanent ? La critique que formulait déjà sous la Vème République française, le Président Mitterrand contre la pratique institutionnelle du Général de GAULLE. M. Wade en présidentialisant excessivement son régime a rendu la séparation et l’équilibre des pouvoirs quasi-inexistants dans le pays. Et l’absence d’une judiciarisation de la vie politique dont on pouvait au moins espérer voir constituer la face la plus spectaculaire du retournement de situation en défaveur du pouvoir politique ne saurait voler utilement à notre secours. Car comment admettre au nom du principe de la séparation des pouvoirs qu’un Président de la République prenne sa plume pour exiger du juge constitutionnel des explications sur une décision rendue et si bien motivée concernant l’interdiction faite à ses alliés politiques d’apposer sa photo sur les bulletins de vote ? Comment ne pas se souvenir de l’affaire du certificat médical d’un dirigeant politique, extirpé d’un dossier en cours d’instruction, excipé et commenté au plus sommet de l’ Etat et de surcroit dans la presse étrangère ? Des graves accusations devant l’opinion publique nationale et internationale à l’encontre des principaux leaders de l’opposition, corroborées par des menaces d’emprisonnement ? Comment supporter un instant, ces mots au sujet d’un journaliste :« je ne l’emmènerai pas en prison ». Louis XIV, adepte de la pratique des lettres de cachet et auteur de la célèbre formule « l’Etat, c’est moi » a laissé un nom, une trace dans l’Histoire de France. Il a porté à son apogée la monarchie absolue. Tout cela ne contribue pas pour le moins qu’on puisse dire à créer une justice indépendante et crédible. Ce climat déplorable ne participe qu’à la fragilisation des institutions d’une République abolie par un pouvoir ultra-personnel, phagocytant l’exécutif, le législatif et le judiciaire.
Le culte de la personnalité Ce phénomène a réussi par confiner à l’adulation obligatoire. La propagande est partout, dans les rues ,sur les murs, relayée par des médias d’Etat se comportant comme des attributs du pouvoir, par des nouveaux riches et par une majorité parlementaire, tous dotés de moyens colossaux destinés à mettre en marche la mécanique de l’enthousiasme, selon les principes de la psychologie des masses, cette mécanisation scientifique et bête. On découvre désormais qu’il y a dans notre République : une constante : Lui avec sa vision des choses de l’avenir et nous, le peuple : les variables. La folie ne commence-t-elle pas pour les individus et pour les peuples quand ils s’arrogent le privilège dont on ne sait quelle surhumanité ? Quand ils se mettent à ignorer que toute politique, même la plus grossière implique quelque idée de l’homme et quelque idée d’une société ? La République qui devait être plus haute et plus essentielle que les individus est hélas anéantie par une méthode, une mise en œuvre autour d’un homme providentiel, d’un sauveur suprême au nom d’une aspiration populiste. Ce personnage est devenu le seul possesseur de la plénitude de l’action, absorbant toutes les valeurs dans la sienne.
Le mépris du peuple On peut affirmer sans être trop démenti que le système du « matèye »,ce mélange de laissez-faire, de laissez-passer et de mépris, a déjà eu raison de notre République et de la démocratie. L’unilatéralisme, l’autisme, l’absence de recherche de consensus, l’intolérance, la violence décisionnelle, ces maux sont devenus l’unique méthode pour gouverner. Le Président couple et découple les élections, prolonge le mandat des élus, s’engage à délocaliser un lycée, à créer une nouvelle capitale, à s’ingénier tout seul sans le secours du moindre agronome à imaginer ses plans Reva et Goana ,à mettre fin au rare consensus général ayant existé jusque-là sous son règne : la loi organique portant création de la CENA, et sans l’avis du gouvernement ni du parlement. D’autre part, les faits du prince se sont multipliés:5 semaines sans Conseil des Ministres et 3jours fériés et chômés pour que le peuple assiste à une cérémonie grandiose : une prestation de serment dans un stade de football au nom d’un immortel. Le peuple sénégalais n’est là que pour recevoir l’action, la subir sans en être en tous points, les collaborateurs. Nos concitoyens sont ravalés à la condition d’instrument, quelle que soit leur valeur et leur compétence. Cette politique tend à les traiter comme des choses puisqu’il s’agit de disposer d’eux. Le Sénégal qui se dessine actuellement sous nos propres yeux administre un drôle de contre exemple à Benjamin Constant, ce philosophe qui théorisait avec force que l’autorité du prince ne pouvait se passer d’un minimum de débats, de contrôles et de libertés. L’opposition nationale toujours si républicaine et responsable est voilà avertie sur la nature du mépris, sur l’idée d’une résistance à la confusion, à la hâte, à la versatilité, à la facilité.
Le goût des dépenses L’Histoire exerce sans doute une attraction assez puissante sur tout homme politique parvenu au plus sommet de sa carrière. Le risque est de finir néanmoins par penser que la vanité mène le monde. Le pouvoir a décidé comme d’habitude de porter seul ses grands projets. Les modalités de financement et la durée de réalisation des travaux restent aléatoires. Le train de vie de l’Etat est impressionnant. Le pays dépense sans compter alors que la famine est là. La prodigalité politique ne touche que le Sénégal d’en haut : les députés reçoivent des véhicules en don sans que l’avis du contribuable sénégalais ne soit sollicité. La mise en place d’un Sénat pour lequel le Président a choisi sans débat et de manière discrétionnaire, la nomination et non l’élection de 65 sénateurs parmi ses100 membres révèle plus les limites en matière d’orthodoxie budgétaire que l’éventuelle utilité d’un bicaméralisme à la sénégalaise. Aujourd’hui, un homme assume seul de jour en jour dans ce pays toutes les fonctions de l’esprit, se charge de notre bonheur, de l’ordre, de la puissance, du prestige, de notre avenir et sans doute de sa succession. Ce pays que nous chérissons tant, le Sénégal qui avait présenté ses Cahiers de doléances en 1789, à la chute de la monarchie absolue en France n’entend -il donc plus faire école et exception en Afrique ? Il est temps pour ce grand peuple d’exister pour résister et reconstruire la République : une République démocratique, vertueuse et humaniste, plus grande, plus forte, plus sûre d’elle-même parce qu’elle aura rassemblé tous les enfants de son Histoire. Il est temps que ce grand peuple regarde enfin le problème en face. Si nous restons amorphes, avec un bandeau sous les yeux, nous contentant par dégoût ou par intérêt, par une sorte aussi de remords et de pusillanimité de parlottes éternelles, notre systèmes de valeurs reculera à l’échelle du continent qui voyait depuis longtemps en nous, un modèle d’exception. Il sera alors trop tard.
Par Mamadou DIALLO, Avocat au Barreau de PARIS, Docteur en droit
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