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Jeudi 21 Août 2008
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Diouf « désenghorise »…



Le 31 décembre 1980, Léopold Sédar Senghor quitte le pouvoir et il désigne, pour le peuple sénégalais, l’homme qui devra présider à ses destinées : Abdou Diouf. L’histoire retiendra surtout que Senghor est parti à un moment critique, économiquement parlant, comme un abandon, comme une démission.

Le concept de « désenghorisation » surgit dans l’espace politique. Comme son nom l’indique, cela procède de la volonté clairement affirmée de rayer Senghor de la mémoire collective des Sénégalais. L’on accuse Abdou Diouf, sorte de coupable au second degré, coupable surtout de son silence complice. Le poète Amadou Lamine Sall, celui que Senghor considérait comme « le poète le plus doué de sa génération » revient sur cet épisode. « Diouf a laissé faire, ou du moins il a fait semblant de n’avoir jamais été au courant. Ce qui l’honorait peu ». De cette période, l’auteur de « Senghor, ma part d’homme » garde un bien mauvais souvenir « Diouf et son entourage immédiat de l’époque, dès 1981, avaient très vite décidé de s’imposer au lieu de continuer à perpétuer l’œuvre Senghor ».

Cruel affront

Mais que vaut la « désenghorisation » dans un contexte purement politique, loin de toute subjectivité affective ? Elle se réclame peut-être de la pensée selon laquelle toutes les grandes œuvres se construisent sur fond de parricide. Mais avec la manière semble dire Amadou lamine Sall lorsqu’il répond : « L’inélégance qui a suivi avec un froid et machiavélique comportement était inexplicable ». Il semble encore que l’affront ait été encore plus cruel, justement parce qu’il portait atteinte à tous les idéaux chers à Senghor, à son attachement indéfectible pour la culture. D’où l’idée d’une culture malmenée sous la présidence d’Abdou Diouf. La « désenghorisation » a un cadre, elle a aussi une manifestation que le poète traduit par : « la bourde du Musée Dynamique transféré aux magistrats et qui restera dans l’histoire comme un de ses plus inacceptables manques de respect à la culture ». Et qui touche à la culture porte aussi atteinte à Senghor.

L’épisode du Musée Dynamique est bien, dans le monde de la culture au Sénégal, et selon un large pan de l’opinion, à la fois l’étendard que l’on brandit pour signifier tout l’affront fait à la culture et son illustration. Il symbolise la relation problématique d’Abdou Diouf à la culture. Celle-ci se donne surtout en termes d’acquis et de fausses notes. De l’avis de Penda Mbow, tout n’est pas sombre dans ce qu’a fait Abdou Diouf pour la culture. Les activités culturelles étaient plus modernes. Nous avons gagné à cette époque la Galerie Nationale d’Art, mais nous avons perdu le Musée Dynamique ». Dans la bouche de Cheikh Hamidou Kane, le souvenir est nettement plus condensé : « Abdou Diouf n’en a pas fait suffisamment pour la culture ».

Mauvais procès ?

Mais que vaut le concept de « désenghorisation » en lui-même ? Lorsqu’il l’évoque, Abdoulaye Elimane Kane l’assimile à un « mauvais procès ». Et les événements et monuments historico-culturels qu’il cite font manifestement office de témoins à décharge : « Abdou Diouf a beaucoup fait pour la culture avec la construction d’édifices comme la Galerie Nationale d’Art. Sans oublier des événements comme la Biennale des Arts et des Lettres. Et toujours à titre d’exemple, le Festival National des Arts et de la Culture (Fesnac) a été créé sous Abdou Diouf et il constituait en quelque sorte un répondant à la Biennale. C’était en effet quelque chose de plus régional. Mais l’un des faits les plus marquants de l’ère Diouf reste sans doute celui d’une maison entièrement dévouée à la culture avec en l’occurrence la Maison de la Culture Douta Seck ».

Ce ne sont pas là les seuls acquis culturels de l’après-Senghor car, fait encore remarquer Abdoulaye Elimane Kane, « suite à une requête d’intellectuels de la Diaspora, Abdou Diouf s’est engagé en faveur du Mémorial de Gorée. La vocation du Mémorial était d’être, sur le plan architectural, un symbole pour le Sénégal ». Amadou Lamine Sall parle en ce sens du rôle irremplaçable et fédérateur de ce même projet. Ce qu’Abdou Diouf avait compris, fait-il encore noter, car « il avait donné à ce projet tout le respect dû à son rang dans le cœur de la diaspora mondiale ». Faut-il, autour de ces quelques exemples, penser autrement l’après-Senghor, au-delà de la « désenghorisation » ? Dans son approche, Abdoulaye Elimane Kane opte pour l’idée de « continuité ». Mais le poète Amadou Lamine Sall est certainement plus nuancé. Il ne parle pas de destruction pure et simple de l’œuvre de Senghor, il préfère parler de « différence de fondement de pouvoir ».

Nécessaire contextualisation

Alors où trouver la vérité : Dans les faits ou dans l’histoire ? Témoin privilégié de l’époque, Abdoulaye Elimane Kane apporte cet éclairage : « L’essentiel consiste, selon moi, à replacer les choses dans leur contexte. La période que nous évoquons était celle des vaches maigres. Il n’était donc pas possible de convaincre les investisseurs étrangers de s’intéresser à la culture. Il fallait donc tenter une forme de sauvetage in extremis. L’année 1994 a été une période de sécheresse. Elle correspond également aux Plans d’Ajustement Structurel. En quelque sorte, c’était, de la part d’Abdou Diouf, une manière de servir la culture en étant seulement plus réaliste. Les années d’indépendance ont été l’âge d’or de la culture au Sénégal. Nous avons subi par la suite les contrecoups de la sécheresse et du Choc pétrolier. C’est à ce moment-là que Senghor est parti ».

L’on retrouve souvent dans cette idée de « désenghorisation » celle d’une perpétuelle opposition-contradiction entre économie et culture, entre un Senghor poète et un Diouf technocrate. Où se rejoignent-ils alors ? Sans doute sur ce pont que Senghor a toujours voulu tracer entre culture et développement, refusant d’en faire des termes antinomiques. L’historienne Penda Mbow semble justement convaincue que « sans un socle culturel solide, le développement n’est pas possible ».

Et pour cela, il faut nécessairement, selon elle toujours, « une vision concrète des choses à atteindre ». Une manière de se demander ce que vaut une ambition culturelle sans politique culturelle qui la soutienne. D’où l’obligation sur fond d’intérêt de se poser la question eu égard au contexte actuel des choses.




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SUD QUOTIDIEN
le 20/06/2008 à 12h54




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