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Jeudi 08 Janvier 2009
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Les damnés de la France



La Camerounaise Léonora Miano publie son troisième roman, Tels des astres éteints. Sans tabou, elle évoque avec audace le racisme de la société française.


« Ici où je me trouve le mot a des équivalents inattendus. Par exemple, couleur se dit aussi origine. En voyant la couleur, on questionne l’origine. En silence, cependant. La République réprouve certains débats. Elle a déjà tranché ». Ainsi parle, d’entrée de jeu, le narrateur du dernier roman de Léonora Miano, Tels des astres éteints. Cette couleur, la plus discriminée de l’Histoire, c’est le noir.
Quand elle apparait sur la scène littéraire en 2005, l’écrivaine camerounaise surprend - et en choque plus d’un - par l’audace de ses thèmes et la liberté de sa parole. Elle ne s’en est jamais cachée : elle veut « restituer sa composante noire au genre humain ». Dans ce nouveau livre, elle montre comment, du fait de leur couleur, les Noirs sont traités actuellement en France. Dans Cahier d’un retour au pays natal, le poète martiniquais Aimé Césaire écrivait déjà au XXe siècle, avec une ironie cinglante, que les siens, c’est-à-dire les Noirs, n’avaient rien inventé, ni la poudre ni la boussole mais que, sans eux, le monde ne serait pas le monde. Avec Miano, nous replongeons au cœur de ce que l’on appelle le nationalisme noir, et dont les inspirateurs sont notamment l’Américain W.E.B. Du Bois ou le Jamaiquain Marcus Garvey.
Choisir de rouvrir le débat sur le regard que l’autre porte sur les Noirs, alors que l’on parle de « diversité », de « minorités visibles », de « guerre des mémoires », d’« intégration », c’est, de la part de Miano, une façon de revenir sur la problématique de la place des minorités dans une société où la couleur de la peau pousse à la suspicion, à la peur, à l’exclusion. D’autant que d’aucuns continuent à douter, en plein XXIe siècle, de l’entrée de l’Africain - et de toute sa descendance éparpillée à travers le monde - dans l’Histoire, voire de son humanité. Mais « qu’est-ce qu’être humain ? » s’interroge le narrateur. Réponse : « c’est d’abord être noir. Ce n’est pas une question de mélanine. L’obscur est dans le cœur. La lumière, seule l’intelligence la touche. L’ombre est un bas instinct, la lumière une vue élevée. L’ombre a le poids des décombres. La lumière est aussi légère que la poussière d’inaccessibles étoiles ».

Souffrances indicibles
Trois personnages donnent le tempo de ce roman. Trois parcours, trois destins, parmi d’autres, qui se croisent, convergent, s’excluent, s’affrontent même s’ils se comprennent. Point commun, la couleur de l’épiderme. Et aussi le fait d’avoir quitté leur terre natale pour errer sur les boulevards froids de Paris. Au-delà de ces traits particuliers, chacun porte son histoire, l’esprit chargé de souffrances indicibles. Il y a Amok, la trentaine, né d’une famille aisée apparemment camerounaise, qui se retrouve en France pour des études universitaires grâce à une bourse octroyée par le gouvernement. Une fois celles-ci terminées, il décide de ne pas retourner en Afrique. Non pas parce qu’il vit mieux que lorsqu’il se trouvait dans son pays, mais tout simplement parce que sa mémoire est blessée. Il n’arrive pas à oublier ces scènes qui ont marqué son enfance : son père a toujours battu et humilié sa mère. Ensuite, il reproche à son grand-père d’avoir collaboré avec le pouvoir colonial. Pas fier de cette ascendance, il va jusqu’à refuser de se reproduire pour ne pas avoir à la perpétuer. D’où sa rupture avec l’Afrique. La cause noire ? Il n’y croit pas.
Deuxième personnage : Shrapnel. Lui aussi vient d’Afrique. Ancien condisciple d’Amok, il est issu d’un milieu modeste. Sa souffrance a commencé le jour où le gouvernement de son pays a cédé le village de ses ancêtres à des exploitants forestiers, qui, dans leur recherche du profit à tout prix, ont abattu l’arbre tutélaire de sa tribu, comme l’avait prédit sa grand-mère. Le voilà à la ville, sans racines, sans repères. Il se retrouve en France et y entreprend des études. Pour vivre, il doit occuper deux emplois, évidemment au bas de l’échelle, mais qui lui laissent le temps d’aller assister à toutes les rencontres où il est question de la rédemption du « monde noir ». Engagé, il croit que les Noirs de la diaspora peuvent, en se servant de l’Europe comme tremplin, inverser l’ordre des choses. Les plus radicaux parmi les membres de sa communauté lui reprochent une chose : son penchant pour la femme blanche, eux qui n’ont jamais vu un Européen appartenant à l’élite au bras d’une négresse.
La troisième figure importante du roman s’appelle Amandla. Elle vient de Guyane, entité faisant partie de ce que l’on appelle « départements et territoires français d’outre-mer », un bout de terre quasiment inconnu de la majorité de ses compatriotes. Son malheur a commencé le jour de sa naissance d’un père quarteron et d’une mère noire comme du charbon. Fatalement, elle a un teint clair. En outre-mer, ce qui est clair est beau et ce qui est noir méprisable, au nom d’un préjugé de couleur hérité de l’époque de l’esclavage et de la colonisation. La mère en souffre au point de se débarrasser de tous les oripeaux caractéristiques de l’aliénation de sa société pour aller à la quête de son histoire et de ses racines africaines. Elle se donne même un nom africain. Sa fille s’inspire de cet exemple, adhère au rastafarisme et gagne la métropole avec un rêve : s’installer en Afrique. C’est dans cette perspective que son chemin croise celui d’Amok, qui devient son amant, et de Shrapnel.

Singer l’occident
Tout le long du roman, Léonora Miano, avec une passion à fleur de peau, une volonté de rendre justice aux damnés de la terre, pour parler comme Frantz Fanon, et des accents d’une sincérité touchante, nous entraine au cœur du problème noir. Ses personnages sont meurtris par le mépris contenu dans le regard de ceux qui, hier, après avoir pratiqué l’esclavage et la colonisation, croient détenir toujours la vérité sur la condition humaine. Dans cet univers où se rassemblent toutes les négritudes, elle fait revivre les débats et les espoirs suscités par les idées d’un Cheikh Anta Diop, d’un Marcus Garvey, ou d’un Kwame Nkrumah… Elle démontre que les Noirs ne sont pas une masse anonyme mais un ensemble d’individus, à l’instar de tous les autres humains. Comme partout, certains prônent la révolution sans en avoir les moyens ou pérorent à profusion sur un passé glorieux sans montrer comment bâtir demain. D’autres baissent les bras, convaincus qu’ils sont maudits. Mais il y a aussi ceux qui se battent pour conjurer ce prétendu mauvais sort, pour construire et inverser le cours des choses.
Ainsi qu’elle l’a fait dans ses deux premiers livres, L’Intérieur de la nuit et Contours du jour qui vient, la romancière camerounaise donne un coup de pied aux siens en dénonçant leurs contradictions. Ils se plaignent de la domination de l’Occident sans cesser pour autant de le singer dans presque tous les domaines, comme s’ils avaient honte d’être eux-mêmes. Se vantent de parler les langues étrangères sans maitriser celles de leurs pays. Dévorent avec un appétit insatiable toute la culture véhiculée à travers les chaines de télévision par satellite au mépris de la leur. Les femmes - mais des hommes aussi - se blanchissent la peau pour « embellir ». Les cheveux crépus, qui n’ont plus droit de cité, ont été remplacés par des postiches et des mèches de couleur blonde, rousse… Selon le narrateur, cette autoaliénation a conduit les Africains à la détestation de soi. Ils ne se sentent vivre qu’avec le consentement des autres. Et deviennent ainsi les complices de leur dévalorisation et des maux qu’ils dénoncent. Comment mettre fin au racisme et accepter que tous les hommes se valent ? Comment provoquer le réveil de ceux qui se plaignent tout en n’inventant pas leurs propres modèles ? Telles sont les questions que soulève Léonora Miano avec toute l’impertinence qui la caractérise.





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Jeune Afrique
le 11/02/2008 à 10h21




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