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DEDICACE / RETROSPECTIVE - L’affaire Me Sèye esquivée lors de la présentation du livre Une vie pour l’Afrique : 15 ans après, motus et bouche cousue
L’œil de Cain. Décidément, l’assassinat de Me Babacar Sèye restera sur beaucoup de consciences. 15 ans après les faits, tout le monde se regarde avec mauvaise conscience. Dimanche 15 mai 1993. La chaleur s’installe peu à peu à Dakar en attendant l’hivernage ; tout le pays attend les résultats de l’élection présidentielle qui oppose le président sortant, Abdou Diouf, et son principal challenger, le chef de l’opposition Me Abdoulaye Wade, secrétaire général du Parti démocratique sénégalais (Pds).
Quelques jours plus tôt, le 02 mars, le président du Conseil constitutionnel, le juge Kéba Mbaye, avait démissionné de son poste dans un contexte politique chargé en raison de la tension électorale en cours. Il est un peu plus de 17 heures quand le Sénégal tombe dans l’émoi. Il vient de se produire, après le meurtre, en 1967 du député-maire de Mbour, Demba Diop, le plus grand crime d’une personnalité politique au Sénégal. Me Babacar Sèye est annoncé victime de balles. Selon la version officielle, il aurait été abattu de trois projectiles, dont une qui l’a atteint à la tempe, dans sa berline de fonction, sur la Corniche par une bande de repris de justice proches du Parti démocratique sénégalais. Ils vont entrer dans l’histoire. Ils ont pour nom : Clédor Sène, Pape Ibrahima Diakhaté et Assane Diop. Cette affaire va faire l’objet de l’un des procès les plus retentissants du Sénégal indépendant. Très vite, un imbroglio juridique se fait jour.
Hier, lors de la présentation de son dernier livre, Une vie pour l’Afrique, le Président Wade a dit qu’il n’évoquerait plus l’affaire, la Loi Ezzan étant passée par là. Ce texte a institué une amnistie pour tous les auteurs et commanditaires de crimes et délits en relation avec les élections de 1993 à 2004. Loi qui fut adoptée par l’Assemblée nationale le 7 janvier dernier par 70 voix contre 20, avait fait, par la suite, l’objet d’un recours devant le Conseil constitutionnel. Les 5 sages, qui ont rendu leur décision le 9 février de la même année, ont procédé à une «validation partielle» du texte, suffisante pour que le Président puisse promulguer le texte en toute légalité. D’où un grand malaise dans le pays.
Retour sur les événements. Les heures qui ont suivi l’attentat, la police procède à des arrestations dans les rangs du Pds. Les supposés exécutants sont signalés dans des bouges de Dieuppeul avant qu’ils ne se fassent la belle. C’est leur passage à la frontière gambienne qui va les perdre. Après avoir fait la java à Dakar après les faits, Clédor et Cie sont signalés du côté du pont Noirot, un peu après Kaolack, puis foncent, après Nioro, Vers la Gambie.
Lors de l’enquête, ils diront avoir jeté les armes du crime par-delà le fameux pont qui enjambe le fleuve Saloum. Jusqu’à ce jour, ces pièces à conviction ne sont pas retrouvées. Ils mouillent beaucoup de monde. L’enquête est confiée à la gendarmerie, notamment au colonel César Diédhiou de la brigade de Thiong qui ne fait pas dans la dentelle pour extorquer des aveux à ses prévenus. On torture.
Clédor Sène, dans un extraordinaire revirement, explique ensuite que c’est le pouvoir socialiste qui l’a financé. Plusieurs hypothèses s’entrechoquent. On dit même que le juge constitutionnel aurait été tué dans son bureau. Les noms du Premier ministre Habib Thiam et d’une figure du Ps de la Médina de Dakar, Ameth Diène, sont avancés. Clédor Sène avance que tout aurait été négocié dans la fameuse dibiterie «Baye Mbarick», sise sur les allées Niarry-Tally ; selon ses déclarations, lors du procès qui s’ouvre en 1994, en Cour d’Assises spéciale, Ameth Diène aurait été l’envoyé (financier et matériel) de Habib Thiam pour faire éliminer le juge Sèye, pour ensuite faire porter le chapeau à Me Wade, alors dans ses années de braise d’opposition.
En ces temps, il était acquis que le Président Diouf et son principal opposant tenaient des négociations secrètes (sous la houlette de l’alors président du Conseil économique et social, Famara Ibrahima Sagna) pour constituer un gouvernement d’union nationale. Les avocats de ce dernier brandiront une «lettre d’excuse» de Clédor Sène à l’endroit du secrétaire général du Pds pour s’amender des «fausses accusations portées à son endroit». Aujourd’hui, la plupart des protagonistes de l’affaire, dans le camp du Pds, sont aux affaires ; ministres d’Etat ou ministres, en tout cas, proches du président de la République.
Cette affaire n’a jamais laissé tranquille la classe politique, la société civile et les observateurs de tous bords. Tout d’abord, les livres. Dans ses mémoires, publiées sous le titre, Par devoir et par amitié, l’ancien Premier ministre Habib Thiam a réitéré ses accusations contre Me Wade. La perle viendra avec la publication du journaliste Abdou Latif Coulibaly. «En l’état des faits et selon mon intime conviction, Abdoulaye Wade ne peut pas avoir fait assassiner Me Babacar Sèye.» Tels étaient, en 2003, les propos tenus par Abdou Latif Coulibaly dans son ouvrage Wade, un opposant au pouvoir : l’alternance piégée ? Deux ans et une enquête plus tard, le journaliste a radicalement changé d’avis sur la question. Pour preuve, son dernier opus sorti en France charge le patron du Pds : Affaire Maitre Sèye : Un meurtre sur commande. Dans cet ouvrage, Latif Coulibaly déroule le fil des événements ayant précédé et suivi l’assassinat du vice-président du Conseil constitutionnel et les éclaire des témoignages qu’il a recueillis tout au long de son enquête. Le résultat est pour le moins sans ambiguité : après 192 pages, le lecteur est fixé sur le commanditaire du meurtre.
Lors de ses recherches pour son précédent ouvrage, Latif Coulibaly fait «une découverte surprenante, qui (lui) a donné envie de poursuivre (son) enquête et d’écrire sur cette affaire» : les indemnités versées à la famille de Me Sèye par le Président Abdoulaye Wade et les 18 millions donnés à chaque assassin du juge à leur sortie de prison. Il cherche à contacter l’un des trois assassins de Me Sèye. La chance lui sourit en octobre 2004. Estimant que, pour lui, «le moment est venu de parler», Pape Ibrahima Diakhaté prend contact avec le journaliste. Cette rencontre sera le début de nombreux entretiens, «disponibles en version images et son», selon Latif Coulibaly.
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